Adieu Jaurès
C’est pas un retour, hein. Toujours pas.
C’est un adieu. Un adieu matériel, que je commémore là, tout seul, dans ma piaule vidée de ses meubles.
Il déménage, le garçon. Pas d’ici, hein. Dans la vraie vie, celle qui pique et qui gratte et qui donne chaud. Il bouge. Il change. Il emménage.
Il se met en ménage.
Après pas mal d’hésitations, d’atermoiements et d’actes manqués, évidemment, mais ça tu t’en doutais.
Après pas mal de silence ici, aussi. Trop, certainement. On va y revenir.Tôt ou tard.
Ce soir, par exemple.
Il déménage, donc. Sur le fil, à la bourre, n’importe comment, comme d’habitude. Pour l’appart dans lequel il vit de facto depuis six mois. Pour la fille avec laquelle il vit de facto depuis six mois.
Il déménage. Demain.
Et là, ce soir, il trainouille au milieu des cartons et de la poussière.Et il se dit que c’est un bon moment pour recommencer à écrire. Et pour le faire à la première personne du singulier, tant qu’à y être.
Là, donc, je trainouille au milieu du vide, d’une piaule qui n’en est plus une, plus la mienne en tous cas. Dans un coin, le sommier démonté repose sur le matelas, debout contre un mur, et regarde d’un air un peu con des étagères et des placards vides. L’autre pièce, ce qui était mon salon-cuisine, s’est transformé en tas de cartons d’à peu près 3 mètres cubes, du bonheur en perspective pour demain.
Et là, ça me fait tout bizarre, quand même. Deux ans et demi, on finit par s’attacher à un lieu. C’est plus un appartement, c’est une grosse madeleine. Le moindre interrupteur est chargé d’histoire, le moindre trou dans un mur est un indice, une trace, un fantôme d’histoires passées.
Il s’en sera passé, des histoires, ici. Elles sont quelque part dans ce blog, en grande partie. Traces numériques, inaltérables, ou presques. Je perds l’indiciaire, les symboles. J’en fabrique de nouveaux, ailleurs. J’écris une autre histoire, ailleurs.
Et il est temps de l’écrire à plein temps. Et de mettre un point final à celle-ci. De dire adieu au XIXe, au Canal, aux Buttes-Chaumont. De dire adieu à ce lieu aux relents de cette couplitude ratée qui traînaient toujours ici, adieu aux petites grandeurs et aux grandes décadences du célibat.
Derniers regards sur la vue de la cour depuis la fenêtre, sur le rond de lumière collé contre le mur aveugle de l’immeuble d’en face. J’ai du mal à décoller, j’admets.
[Même mon vieux PC, sur lequel je tape cette note sur une espèce d'impulsion bizarre, va partir plus au sud, servir d'écritoire adolescent au MSN de ma petite soeur. Moi je me suis laissé convaincre d'investir dans un macbook supposé m'aider à replonger dans l'écriture, ce qui n'a, jusqu'ici, pas été très concluant. Mais putain, qu'il est classe]
Faut que j’y aille et j’arrive pas à décoller. Parce que quand je me léverai, quand je passerai cette porte qui m’a coûté un rein, quand je glisserai la main dans l’entrebaillement pour éteindre la lumière, quand je tournerai la clé dans la serrure, quand je dévalerai les trois étages, quand je pousserai l’énorme porte de la cour, quand je descendrai la rue, quand je regarderai les unes des mags du kiosque du bas, quand j’attendrai au feu du carrefour, quand je monterai l’escalier pour le quai du métro, ce sera un peu pour la dernière fois.
Ce sera un peu un cap. Que je pensais pas si difficile à passer. Ce sera la fin d’un truc.
Et le début d’un autre. Qui s’écrit peu à peu.
Qui me redonne envie de l’écrire un peu, aussi. Ici, par exemple. Parce que j’avais oublié une chose : ça fait du bien.
