Kärcher
[Ca faisait longtemps que je t'avais pas raconté mes incroyables aventures, dans ce quotidien merveilleux de jeune célibataire. Et, avoue-le, ça manquait]
Tu sais quoi ? Je suis M. Propre. En moins chauve et moins musclé, et sans l’anneau dans l’oreille, mais sinon, le même. Tout pareil. L’Attila de la crasse, le Gengis Khan de la poussière, c’est moi. Là où je passe, la vaisselle ne repousse plus jamais. Et les acariens tremblent en entendant mon nom.
Sérieusement, je crois que la dernière fois où ça été aussi propre ici, Chirac était encore président. Et je vivais pas tout seul, non plus. Ce qui aidait.
J’ai briqué, récuré, aspiré, balayé, brossé, lustré, poli, lavé, récuré, gratté, astiqué. J’ai grimpé sur les meubles pour enlever les kilos de poussière sous lesquels ils s’affaissaient, résisté dix fois durant à l’envie de foutre le feu une bonne fois histoire d’en finir. Déplacé des meubles qui ne l’avaient plus été depuis tellement longtemps que je te raconterai pas ce que j’ai trouvé dessous, tu es peut-être en train de manger. Dans mons salon, j’ai charrié environ 6 mètres cubes de trucs à
balancer, en provenance de tout l’appart. Dont dix bons kilos de
journaux et de magazines.
Ca m’a pris des plombes. J’en ai mal aux bras à force de frotter partout. Mes mains, mes pauvres mains d’intellectuel, jadis belles et douces, ne sont plus que deux pauvres choses fripées, tordues et blanches, tellement elles ont trempé dans les détergents divers. Et je ne suis pas certain que le parfum brise marine ne m’ait pas définitivement niqué l’odorat. Sans même te parler de mon dos que bordel, mon royaume pour une masseuse.
Mais je regrette pas.
Comment le pourrais-je ? Je n’ai rien choisi. J’ai suivi mon destin.
Ce fut comme une espèce de transe mystique. Rentré chez moi après le boulot, j’ai commencé par m’effondrer. Séquelles d’un apéro un peu violent mais salutaire, hier soir. Et d’insomnies rémanentes.
[Excuse-moi un instant, je vais admirer.
Tu sais quoi ? C'est propre. Et c'est beau.
Reprenons]
J’ai ronflé, comme d’hab. Dans ce vieux bordel un peu familier. Sans y prêter attention. Je me suis réveillé la tronche ensablée, comme d’hab aussi. Avec une seule envie : celle de retourner me coucher. J’ai résisté mollement, trucidant sans conviction quelques morts vivants dans un jeu vidéo.
Et puis, soudain, l’illumination. Come une lumière mystique tombée du plafond. Comme un appel sourd et profond, venu d’un au-delà où tout brille et sent bon. Le satori. L’instant de perfection, où tout est clair. Où il n’est plus besoin de réfléchir. Juste de suivre cet élan irréprésible qui t’habite, limpide comme une eau de source montagneuse.
Alors, j’ai empoigné Excalibur, et suis partois en Queste. [Excalibur, c'est le petit nom de mon aspirateur. En vrai, il s'appelle Bluesky, mais c'est moins classe].
Et, semblables aux Orgues de Staline, mille huit cent watts de méchanceté pure se sont déchaînés dans mes 35m² sur cour, certes, mais charmants, même s’il paraît que ça ressemble de plus en plus à un appartement de célibataire, selon mes dernières visiteuses. En même temps, comme je leur dis, C’EST un appart de célibataire.
Bref, ce fut le début d’une opération Shock and Awe dans le plus pur style des Navy Seals, mais avec moins de gros flingues et plus de serpillères.
Et, grâces en soient rendues aux Dieux, j’ai triomphé. Mission accomplished, comme je le disais à Durandal, mon balai, sur lequel je m’appuyais voici quelques instants encore, haletant, épuisé mais fier, la sueur coulant à grosses gouttes de mes pectoraux lustrés et massifs. [Oui, bon, ça va, laisse moi kiffer la vibe, un peu]
Demain, je me lance dans une audacieuse offensive. Par un ample mouvement tournant, précédé d’un intense bombardement, je vais tenter de prendre d’assaut la paperasse. Ô seigneur, laisse-moi devenir le bras Ta Divine colère. Dies Irae sur la CAF et les impôts, moi je dis.








Commenter »
#34: comments RSS | trackBack URI