Chronos et Beuve-Méry
Un bain plus tard.
[Rappelle-moi d''arrêter avec les plans bain à dix heures du soir. A chaque fois, avant, je me dis "super, tu vas pouvoir te détendre en méditant des choses profondes et belles", et pendant, je me fais chier comme un rat noyé en bloquant sur le rideau de douche à pois qu'elle aimait tant, et qui me paraît désormais super moche, si tant est qu'un rideau de douche puisse être autre chose.]
Tu sais quoi ? En marinant dans l’eau chaude, et lorsque je ne bloquais pas sur le rideau de douche, je me faisais cette réflexion : en fait, je me fais relativement super chier, les soirs de semaine.
Je ne sais si Rilke a écrit un truc sur l’ennnui qui accompagne la solitude difficile, mais il aurait dû. Parce que c’est pas simple, non plus, l’ennui. T’inquiète, hein : je meuble. Je bouquine, j’avale de la série, du film et du documentaire par teraoctets, je blogouille, je scanne mon Netvibes en boucle, et il m’arrive même d’aller tabasser de la harpie à grands coups de clic.
Mais tout cela reste assez pauvre en intensité dramatique. Etudiant, je vivais mieux le célibat, parce qu’il se passait en groupe de potes et en soirées diverses et variées. Jeune actif dynamique parisien, ben c’est moins drôle. Déjà, tes potes sont soit macqués, soit ils habitent à l’autre bout de la France, soit ils se lèvent tôt le lendemain. Les trois en même temps, d’ailleurs, souvent. En plus, t’as plus la santé et un job un peu trop exigeant pour aller faire pump it up dès le mardi soir.
Du coup, ben tu restes comme un con devant ton écran à faire ta petite vie numérique brouillonne, mais ça je t’en cause plus tard.
Et pendant ce temps, une petite horloge dans mon crâne fait tictac et me rappelle que dans 683 jours d’ici, je serai trentenaire. Chronos, salopard mangeur d’enfants, va.
Et que d’ici là, il va peut-être falloir mettre un coup de collier, si je veux enfin accomplir tous ces trucs dont je me disais, gamin, qu’ils seraient faits avant 30 ans. Genre écrire un livre, parce que ça, c’est inévitable. Genre faire un voyage de six mois au Japon, en Chine ou au Bhoutan, enfin là-bas, loin. Genre devenir 5e dan d’aïkido, pour pouvoir me la péter, un peu. Genre arrêter de fumer, parce que c’est mal. Genre faire un gamin, aussi, pour pouvoir lui raconter des conneries et lui dire tu vois mon fils, tu vois ma fille, la vie, c’est comme ça. Genre avoir trouvé la femme de ma vie avec qui faire tout ça, surtout.
[Et que c'est pas en prenant des bains que ça va avancer. [Ni en racontant des conneries sur un blog, tu me diras. Quoique...]
Le problème, c’est que je me sens comme un lapin dans les phares d’une bagnole conduite par cette vieille salope de Chronos. Fasciné par la lumière et incapable de remuer une oreille. Paralysé dans un quotidien déjà bien rempli, il faut dire. Et pas si désagréable [même si je ne cracherais pas sur un peu de seske, parce que là ça fait tellement longtemps que je suis plus certain de me souvenir comment on fait].
Après tout, j’ai déjà accompli un truc ou deux, dans ma cheklist de quand j’avais 14 ans. Je fais le boulot dont je rêvais petit. Menteur journaliste. Même si c’est pas franchement comme ça que je m’imaginais la chose à l’époque.
On est con, à 14 ans, aussi.
Le pire, c’est que j’aime ça, le nalisme. Bosser sur deux écrans à la fois, enquiller des papiers à réactualiser en continu, courir après des cons de politiques pour des interviews langue de bois, se faire raccrocher au nez par des chargés de com’ de ministères hystériques, me lever à 6 heures pour aller traîner gare du Nord, caméscope au poing, à microtrotter de l’usager mécontent, glander tout seul au taf les samedis soir de permanence en ratant la soirée de l’année, enquêter toute la journée pour m’apercevoir à la fin qu’il n’y a rien à raconter, me faire insulter par des blogueurs branchés et des citizens reporters de mes deux dans des débats, me battre avec mon chef pour ne pas écrire un dixième papier Carla Bruni, parce que j’en peux plus, le tout avec des horaires merdiques et un salaire horaire de femme de ménage… J’adore. C’est mon côté pervers.
Donc, la vie professionnelle, c’est fait, c’est calé. Ca roule.
Mais ça freine un peu tout le reste, fatalement.









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