Et pour toi, qu’est-ce que Monoprix a fait aujourd’hui ?
[Deux posts le même soir, c'est plus Noël, c'est carrément l'Amérique. Et tout ça pour toi. Je sais, je te gâte trop.]
B.O., déjà.
Encore envie d’écrire, moi. Du coup tu y as droit.
En même temps, c’est ça ou 1) Galérer à rédiger mon pensum de présentation pour faire tomber les meetic-girls (il faudrait aussi que je vende un rein pour raquer la somme colossale demandée pour avoir le droit de constater que les règles du jeu ont changé, mais passons) et 2) Me décérébrer à trucider du centaure et génocider de la Gorgone en risquant le click-wrist sur Titan Quest, que je te conseille si toi aussi, tu es un geek sans trop de vie sociale.
Tu en déduiras tout seul que te raconter des conneries me semble un tant soit peu plus créatif.
Par exemple, mais surtout parce que je suis bien décidé à brûler toute notion de bienséance littéraire et de cohérence narrative, je pourrais te conter mes courses de ce soir.
[cherche pas, je crée juste du suspense]
Au Monoprix© du coin, les courses. What else, ais-je envie de dire ?
1. Du Monoprix © comme repaire métrosexuel
Monoprix©, c’est le seul vrai magasin du jeune métrosexuel qui se respecte (à Paris, tu as aussi l’épicerie du Bon Marché©, mais là il faut être patron de multinationale ou président de la République française).
Et ce pour deux raisons. Que je m’en vais t’exposer derechef :
D’une part, va trouver un Lidl© ouvert à 20h30, toi. Ensuite, chez Lidl©, ils n’ont pas de café commerce équitable label Max Havelar©, ramassé avec amour par des paysans péruviens payés comme des ingénieurs d’EADS© et syndiqués jusqu’aux yeux. Du moins pas en version dosettes pour machine à expresso de bourgeois.
En plus, il y a le décorum.
Monop’©, ce n’est pas une épicerie de quartier, non. C’est un temple shintoïste dédié à la consommation, certes, mais durable, bio, saine et active.
2. De la scénographie dans la consommation de masse
Prends l’étal de fruits et légumes, par exemple.
Chez Lidl©, ou Carrefour© (du temps où j’étais provincial, il m’arrivait je le confesse de faire mes courses à Carrefour©. Parfois même avec un caddie. J’ai honte), ça ressemble à ce que c’est : un tas de caisses posées les unes sur les autres, avec des centaines de tomates blêmes qui cotoient des hordes de concombres défraîchis et autres bottes de radis racornis. Bref, un empilement de légumes tristes qui se regardent en chien de faïence.
Chez Monop’©, l’étal de fruits et légumes, c’est avant tout une oeuvre d’art. Les tomates sont disposées dans d’élégants petits paniers d’osier, une à une, avec amour et de manière à ce que leur rouge vienne se marier avec les verts et mauves des haricots et autres aubergines dans une chatoyance de contrastes et de couleurs qui n’a rien à envier aux plus beaux chef-d’oeuvres de l‘ikebana japonais.
[tu noteras que même lorsque j'écris 5.000 signes d'inepties, je ne néglige pas de t'enrichir culturellement. C'est mon côté Patrick de Carolis]
3. De la vente de pêches au mois de janvier
Bon, je t’accorde qu’il vaut mieux faire du trafic de diamants bruts en Afrique si tu veux t’offrir une semaine de courses chez Monop’©.
Là, par exemple, ils vendaient des pêches. Ouais, des pêches. En janvier, parfaitement. Chez Monoprix©, on a peur de rien, monsieur, on est moderne, on incarne cette France qui avance, cette France qui bouge, cette France qui gagne. En même temps, à mon avis elles étaient mûries une à une dans des écrins en or massif. Parce qu’à 9,50€ le kilo, laisse-moi te dire que heureusement qu’on s’en sert pas de carburant pour les bagnoles.
Mais le luxe est un choix.
J’ai ainsi acquis, pour à peine un Smic biélorusse, une superbe boîte de poivre cinq baies qui va me permettre de recharger (note le geste écolo) mon poivrier Michelin© rotatif, oui, celui en bois massif avec la petite vis au sommet que tu vois dans les téléfilms. C’est un cadeau, je te rassure. De l’ex de son père. Encore un truc qu’elle a oublié de récupérer, encore une belle occasion de me prendre un de ses souvenirs qui picotent en plein dans le nez.
4. Du papier toilette et de son rôle comme discriminant social
Ceci étant, j’ai franchi un cap dans ma pratique du Monoprix©.
[Ce qui est en fait le propos dont je tente laborieusement de t'entretenir depuis le début. Essaye de suivre, un peu]
Je sais pas si c’est mes 28 berges toutes fraîches, le début de l’année ou la promesse d’augmentation que m’a fait mon chef, mais je ne me reconnais plus, en ce moment. Je mute lentement en ménagère de moins de cinquante ans. Dimanche, j’ai fait mon petit ménage, ma petite vaisselle, ma petite lessive. Et même ma liste de course, consciencieusement notée dans mon Palm de jeune cadre dynamique .
Ce qui m’a permis, par exemple, de ne pas oublier le poivre cinq baies (dont des perles sauvages, je suppose, vu le tarif) pour mon poivrier. Ou les rouleaux de PQ qui vont bien.
[Glamour, c'est mon deuxième prénom]
Ca ne te gêne pas, toi, d’acheter des rouleaux de PQ ? Moi, à chaque fois, j’ai comme un petit début d’embarras. Un peu comme quand tu fais la queue pour les toilettes du camping de la plage avec ton rouleau de papier rose à la main en essayant d’avoir l’air détaché. Tu ne te sens pas con, mais pas loin non plus.
Faut dire qu’autant chez Lidl©, le cadre se prête à la chose, autant chez Monop’©, avec toutes ces jeunes filles actives qui viennent acheter leur galette de maïs bio aux carottes équitables et leur yahourt béni par le Dalaï-Lama, le rouleau de PQ fait tout de suiste stigmate social.
Du coup, je me la joue bling-bling : je prends le modèle de luxe. Le jaune, avec des motifs floraux finement brodés et une odeur que ça sent comme la dernière fois que tu as été pisser chez ton dentiste, ce qui est la moindre des choses au prix scandaleux où tu le paies. La grande classe, quoi. Après, je l’utilise feuille par feuille, en pleurant, avec un bruit de caisse enregistreuse qui se déclenche dans ma tête à chaque fois que j’en détache une, mais il faut ce qu’il faut.
[Fin du passage glamour]
Certes, ça me coûte un part non négligeable d’un salaire indûment volé j’en conviens, mais néanmoins tributaire d’un contexte économique morose qui fait que moi aussi, bordel, je veux du pouvoir d’achat plein mes fouilles. Mais ça me permet de ne pas baisser les yeux, lorsque tu vois arriver cette jeune femme active venue s’acheter un tube d’eyeliner en sortant du boulot. Et tu peux la toiser fiérement, cette jeune working girl célibataire, qui connaît la musique et te lance un regard implorant, genre chaton mouillé sur aire d’autoroute.
Et tu peux, sans trembler et suivant à la lettre un rite social parisien vieux comme l’ère de la consommation de masse, lancer cette réplique qui a fait ta légende du côté de l’avenue Secrétan : “vous n’avez que ça ? Allez y, passez devant”.
La classe, c’est avant tout une discipline de soi.








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